JUIN 2025
Je suis fasciné par les découpages et procédés, de plus en plus convenus, qui s'imposent désormais, même dans l'autoédition.
Le prologue était autrefois une manière de présenter un élément essentiel avant le « vrai » début du récit, bien que son importance puisse échapper au lecteur au premier abord. On plongeait le lecteur dans le bain, quel que soit le parfum de l'huile utilisée… ou pas. Il n'avait, en aucun cas, un caractère obligatoire.
Si cette obligation n'existe toujours pas, elle est désormais fortement suggérée par les échantillons de lecture proposés sur les plateformes d'ebooks. On nous incite à créer une courte scène initiale où rien n'est expliqué. C'est le principe du « hook » de deux secondes propre aux réseaux sociaux, transposé à la littérature. Le thriller pratiquait déjà cela depuis les années 90 : une scène d'action future projetée dans le présent, que le lecteur retrouvera plus tard, presque intacte. Le lien se tisse alors naturellement, offrant au lecteur une petite gratification. Mmm, que c'est bon, la dopamine.
La série NCIS, avec ses flashs d'une seconde en noir et blanc, en était la championne. L'échantillon d'ebook n'a donc rien inventé ; il a simplement généralisé à tous les genres une convention que le polar avait déjà rodée depuis longtemps.
Pourtant, il y a « hook » et « hook ». Celui du thriller peut s'avérer trop révélateur : le lecteur sait où l'histoire le mène, et la tension ne repose plus que sur le comment on en arrive là. Les meilleurs prologues modernes, eux, ont compris qu'on peut retourner la mécanique : montrer sans rien dévoiler. Une scène ou une image dont on ne saisit pas l'enjeu, et qui ne prend son sens qu'en rétrospection, une fois le fil du roman arrivé à la page charnière. Ce n'est plus une fenêtre sur l'intrigue, c'est une fenêtre sur un mystère.
Alors, pourquoi s'imposer cette contrainte ? Parce que les livres qui sacrifient à cette mode bénéficient mécaniquement d'un avantage de conversion sur les autres, dans un marché saturé. Ce qui était une possibilité est devenu une attente ; et l'attente déçue, un désavantage. Mais ce flash-forward tue souvent le suspense en déplaçant l'enjeu : le lecteur sachant déjà, la scène rejouée n'apporte que peu de nouveauté, se limitant à quelques précisions. C'est un tribut payé à la vente, aux dépens de la lecture.
Sauf que les meilleurs prologues modernes évitent ce piège : ils vendent sans révéler, ils accrochent sans dévoiler. Deux exigences qui se croisent rarement sans que l'on doive en sacrifier une au profit de l'autre. C'est ce que j'ai cherché à faire dans mon tome 1… et dans mon tome 2 (en cours de rédaction).
Chaque semaine, je prends la mesure des stratégies commerciales mises en place, qui créent des formats en forme de filets de sécurité pour limiter et compartimenter la création. On a fini par transformer une non-obligation en un format inévitable.