JUIN 2025
Dans la romance gothique, il y a surtout le mot romance et on a beau y tourner autour, il va bien un moment il va bien falloir faire rentrer le taureau dans l'arène. Ou le roi, on est en 2025 et toutes les combinaisons sont possibles.
L'exercice est périlleux. La salle de bains a beau être jolie, ce n'est pas la plomberie qui attire le chaland mais la chaleur de l'eau. A nous de restituer la température sans se mouiller.
Je vous rassure tout de suite : je n'ai pas de recette miracle. Pire, j'ai vingt-sept ans d'enseignement derrière moi, à parler de façon le plus neutre possible à des enfants, pour, surtout sur les sujets délicats, ne pas créer de controverses. La métaphore est une alliée des plus précieuses, pour suggérer sans signifier. On est responsable, mais si peu, de la graine que l'on cherche à faire germer dans l'imagination du lecteur, certes, mais pas de la fleur qui va y pousser.
Mes élèves m'ont appris une chose. Ils ne retiennent jamais ce qu'on leur démontre de A à Z. Ils retiennent par contre ce qu'on parvient à leur faire deviner. Un élève qui copie-colle une dissertation entière produite par une intelligence artificielle n'apprend rien. Un lecteur à qui l'on décrit chaque bouton de culotte défait n'imagine rien non plus. On a déballé le paquet cadeau pour lui. Il ne reste aucune zone d'ombre et le cerveau est frustré. Sa part d'imagination n'a pas été sollicitée. Or c'est précisément ce travail d'imagination-là, (et par là je veux bien dire celui de mettre en scène ses propres images et pas celles de l'auteur), celui que le lecteur accomplit tout seul dans sa tête, qui rend un passage mémorable.
L'élégance, en matière de scène intime, c'est exactement ça : savoir ne pas montrer. Pas par pudibonderie, mais par calcul. Chaque détail que vous omettez, le lecteur le fournit lui-même, avec ses propres souvenirs, sa propre expérience du désir. Vous ne pouvez pas rivaliser avec l'imagination de votre lecteur. Autant vous associer avec elle et vous en servir. Laissez-le conduire, montrer juste la route.
Prenez ma scène du rasage, dans La Dernière Aventure de Penelope. Gabriel est rasé, un matin ordinaire, dans une salle de bains de 1953. Rien de scandaleux sur le papier : un homme, un rasoir, de la mousse à raser. Et pourtant, c'est l'une des scènes les plus commentées par mes lectrices. Pourquoi ? Parce que je n'ai jamais eu besoin d'écrire quoi que ce soit d'explicite. J'ai simplement et littéralement mis en scène. Une voix qui interpelle depuis la pièce d'à côté, un homme torse nu, confiant, devant un rasoir. Un tabouret de bois et une femme qui officie. Je n'ai fait qu'ouvrir une porte et imposer une cadence lente ; c'est le lecteur qui fait tout le travail.
C'est d'ailleurs là que le gothique et l'époque de mon roman m'ont rendu un fier service. Le Londres de 1953 est un monde de convenances où les portes closes en disent bien plus long qu'une scène crue. Jane Austen n'a jamais eu besoin d'écrire une seule scène explicite pour que des générations de lectrices en soient tourneboulées. Ce n'est pas un manque d'audace de sa part. Elle savait que moins elle en dirait, plus ses écrits seraient puissants.
Je passe volontiers pour vieux jeu auprès de certains lecteurs plus jeunes, biberonnés à des romans où l'on enchaine les positions comme d'autres comptent les moutons. Pourquoi pas. Je persiste à croire qu'une scène chargée d'électricité et de clair-obscur sera plus percutante. Paradoxalement, on voit bien mieux dans le noir.
De plus, ça convient parfaitement à mes personnages. Gabriel n'est pas exactement humain. Personne ne sait vraiment ce qu'il est, lui non plus d'ailleurs et Penelope est une femme de cinquante ans, qui a attendu le retour d'un amour qu'elle a déjà vécu sans que lui ne l'ait encore vécu. Écrire leur intimité comme une scène ordinaire aurait été une colossale trahison. Il fallait quelque chose de plus fort que le temps qui passe. L'élégance, ici, n'est pas un choix stylistique gratuit : c'est la seule façon honnête de décrire un moment d'amour qui n'obéit à aucune loi.
C'est ce croquis de passion que je voulais faire passer, que le lecteur se fera un plaisir de colorier du bleu le plus froid au rouge le plus brûlant, à la convenance de son imagination.