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Anabelle, la goule glamour de Castle Hill

Il y a un archétype increvable dans toute romance qui se respecte : l'amoureuse éternellement éconduite, celle qui aime un homme qui, lui, en aime une autre. Elle soupire, elle attend, elle espère, elle désespère puis elle recommence. C'est pas qu'elle soit stupide, elle voit bien que l'affaire est perdue... mais c'est plus fort qu'elle. Les lecteurs adorent la plaindre. Moi aussi, d'ailleurs — mais j'ai voulu mettre un peu de vodka dans le café.

Anabelle est une goule. Mais elle est ravissante, plus belle que bien des princesses de contes de fées, ce qui est un comble pour quelqu'un dont le régime habituel comporte des cervelles. À qui elle ressemble ? Je me suis inspiré d'une déesse de l'écran des années 50. La nature d'Anabelle a beau être glacée, certains, avec elle, l'aiment chaud, et même après sept ans de réflexion, les hommes continuent de préférer les blondes. On est sur la même page ? Ceci dit, elle est brune. On ne peut pas tout avoir.

Elle est amoureuse de Gabriel depuis... disons que le mot « depuis » perd de sa puissance nominative quand on parle en siècles. Depuis bien trop longtemps.

Anabelle est morte depuis des centaines d'années. Ce qui, dans l'univers de Castle Hill, ne l'empêche absolument pas d'être glamour. La mort n'a jamais empêché un fantôme qui se respecte d'avoir du style, et elle en a à revendre. Dentelle, décolleté, éventail, bibi et voilette. Elle a tout en triple exemplaire ! Amoureuse transie, elle a eu tout le temps du monde, et un peu plus, pour perfectionner l'art de se languir avec élégance.

Ça aurait dû marcher, seulement voilà : Gabriel Ghostson, lui, n'a d'yeux que pour Penelope. Mais vraiment. Anabelle est une amie. Tant de naïveté de sa part fait rire le cimetière entier. Nigel, qui ne rate jamais une occasion d'être lourd, appelle d'ailleurs Anabelle « Madame Ghostson » — quand elle est loin. Il a beau être mort, il n'est pas fou.

Le plus ironique ? Quand Anabelle était vivante, il y a de cela des siècles, elle ressemblait à s'y méprendre à Penelope. Anabelle n'aime pas simplement un homme qui en aime une autre. Elle aime un homme qui, sans le savoir, aime le reflet de qui elle était avant de mourir. Elle est le fantôme d'un visage que Gabriel adore sans jamais avoir su qu'il existait le premier.

Puisque la vie peut être cruelle, je ne vois pas pourquoi la mort ne pourrait pas l'être aussi. Je ne sais pas si je dois m'excuser auprès d'Anabelle ou la remercier de m'avoir soufflé cette idée. Peut-être les deux. C'est souvent comme ça, avec mes personnages secondaires : je crois leur donner un rôle, et ce sont eux qui, en silence, écrivent leur propre tragédie.

Mais ne réfléchissez pas trop. Ça va la rendre nerveuse et elle va vouloir grignoter pour se calmer. Il faut bien ça pour supporter d'avoir pour rivale un fantôme d'elle-même, qui, lui, est bien vivant.

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