JUIN 2026
J'ai eu l'immense privilège d'avoir dans ma vie pendant plus de 40 ans, en plus de Marie-Laure, un homme extraordinaire qui a patiemment répété, démontré, assuré à la chenille que j'étais alors qu'un jour je serais un papillon — certains vous diront que je suis prétentieux et que là où je vois un papillon, eux voient une mite. Les yeux de l'envie priveront toujours les jaloux de toute impartialité.
Papillon, disais-je, coloré de surcroît, si l'on en croit mes élèves. Du rouge, du vert, du gris, du jaune et de l'orange. Rarement du bleu. Sans entrer dans des détails qui n'intéressent personne, j'ai été en grande partie élevé par ce maître caméléon, qui m'a appris les couleurs et à utiliser ma langue acérée comme d'autres font de la boxe. L'Angleterre et le flegme britannique n'ont fait que faire croître et fleurir ce qu'il m'avait enseigné. Pourquoi l'écrivain en herbe que j'aspire à être se permet-il aujourd'hui une telle digression ? Parce que la semaine passée, après une guerre acharnée de plusieurs mois, le maître caméléon a perdu pour toujours toutes ses couleurs et toute sa verve.
Avant de nous quitter, il a eu le temps de me dire combien il était fier de moi, de mes victoires comme de mes échecs : "au moins, tu n'as jamais eu peur d'essayer". En fait, si, mais je n'allais pas le lui dire et puis je sais bien le cacher.
Je passe pudiquement sur la semaine passée à faire rentrer dans une réalité inacceptable qu'il était définitivement parti pour toujours loin de nous. Je me bornerai à remettre les masques de la tragédie et de la comédie — il travaillait dans un prestigieux théâtre, ceci explique sans doute pourquoi j'y suis si souvent — sur mon visage et à souligner tout simplement que les plus grands héros sont souvent d'humbles anonymes dont l'histoire de vie dépasse toutes les circonvolutions des romans les plus fous, que lui, avec sa profonde humanité, surpassait sans effort et dignement le mot exceptionnel.